Mots obligatoires à intégrer dans le texte :
Excroissance, rampe, docile, âme, canalise, grain ou graine, correctement, corps, gentillesse, crasseux, fuyard, clou, désir,
cicatrice, anticonformiste, floraison, flatterie, évidence, perte, dominante.
***
Près de moi Pimprenelle se rit des embûches du chemin. Pimprenelle, c’est mon ânesse. Quel projet saugrenue d’avoir choisi, pour nos
vacances, une randonnée pédestre avec des ânes pour porter nos bagages ! Encore une fois, c’est moi qui ai eu cette idée anticonformiste.
Enfin, maintenant nous sommes là, il faut avancer.
Parties à l’aube du refuge où nous avons laissé la voiture, voici des heures que nous crapahutons dans les cailloux avec nos pataugas.
J’ai les pieds en compote. J’essaye de ne pas me plaindre tout haut au risque de provoquer à mon encontre une avalanche de reproches. Mes amies m’avaient dit : trouve-nous une bonne idée,
quelque chose de facile. Pour la facilité, elles repasseront. Je vois à leur air buté qu’elles n’apprécient pas du tout ma bonne idée !
Pourtant, le paysage est merveilleux. Les ânes sont dociles. De part et d’autre du
chemin, les collines en pente douce verdoient aux prémices du printemps. Des senteurs de thym en floraison caressent nos narines. Le ciel ne laisse s’infiltrer aucun nuage, leur fait un barrage
de son bleu profond. La météo ne s’est pas trompée. Elle nous a promis trois jours de beau temps. Pourquoi se plaindre ? Il n’y a aucun vent, pas même un souffle, il fait juste assez frais,
c’est le paradis sur terre. Mais le chemin est semé d’embûches. Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Saint Guilhem le désert nous attend pour la nuit. Soirée gourmande dans une auberge. Rien
qu’à me repasser le menu en boucle dans ma tête, je salive. Pourtant, quelque chose m’échappe. D’après le loueur d’ânes, le chemin devait être facile « une vraie piste d’atterrissage ».
Il ressemble surtout à une piste de la brousse africaine. Je soupçonne le louer de n’avoir jamais vu de piste d’atterrissage de sa vie. Mes amies n’auraient pas dû se fier à mon instinct, car de
l’instinct, je n’en ai pas, mais alors pas du tout ! Je perds systématiquement, que ce soit à pieds, à cheval ou en voiture. Pour l’occasion, ce sont des ânes, ce qui ne change rien au
problème. Dans ce fatras de collines qu’un géant facétieux a dû jeter pêle-mêle rien que pour m’embêter, j’ignore où sont le nord et le sud. Je ne vais pas le leur dire, pas maintenant en tout
cas. Marie, dont la gentillesse n’a d’égal que son désir de flatterie, me sourit et me dit « c’est merveilleux ». Qu’est-ce qui est merveilleux ? Je ne sais pas. Peut-être mon inconscience. Elle a l’air
heureux. Son ânesse « Caresse » s’arrête sans cesse pour brouter des chardon en fleurs. Elle l’attend. A cette allure, nous serons à Saint Guilhem le Désert dans trois jours, alors que
ce n’est que notre première étape.
- Tu devrais canaliser ses divagations, lui dis-je. Si nous voulons être à Saint
Guilhem avant ce soir…
Claudette, agressive, me coupe la parole :
- Ce n’est pas la faute de Caresse si nous n’y arrivons pas.
Sa colère n’est pas feinte, je comprends ses allusions à mon incompétence. Je n’insiste pas. Malheureusement, c’est Framboise, son
ânesse qui fait les frais de sa mauvaise humeur. Framboise, c’est la femelle dominante. Depuis un moment, elle pousse Fleur de Cassis, l’ânesse de
Chantal, pour la faire tomber dans le fossé. Ces joutes animales m’exaspèrent. Elles vont faire capoter ma belle randonnée. J’essaye de les oublier pour contempler le paysage. Toujours ce chemin
impossible qui serpente dans les collines, monte, descend d’une façon anarchique, comme si les hommes du passé l’avaient tracé rien que pour nous embêter, nous citadins du futur ; comme si
une sorcière facétieuse ,leur avait indiqué, des centaines d’années plus tôt, à quel point nous serions des incapables. Je rêve au repas du soir. Un petit coup de rouge accompagné de cèpes, d’un
civet de lièvre, quelques grappes de raisin et du fromage, sans oublier la tarte tatin faite maison. J’en ai l’eau à la bouche. Des cris et des braiments me tirent de ce songe culinaire. Caresse
a reçu un coup de cravache de la part de Claudette qui passe ses nerfs sur la pauvre bête encore arrêtée pour déguster les chardons. La voilà dans le fossé, bramant comme une biche aux abois. A
tous les coups, elle s’est cassé une patte. Claudette, bourrée de remord, lâche Framboise pour se porter à son secours, l’erreur à ne pas faire, c’est une évidence. Celle-ci en profite pour s’échapper et regarde ses congénères en rigolant. Si, je vous jure, les ânes rient, comme les chiens. Nous voilà dans de
beaux draps ! J’attache Pimprenelle à un arbre pour récupérer la fuyarde tandis que Claudette porte secours à Caresse. Difficile de lui faire
remonter la pente. Marie se joint à elle pour tirer et la malheureuse blessée hurle de douleur. Au prix d’efforts éreintants, elles parviennent à la ramener sur le chemin. Plus de peur que de
mal. La Belle est une chochotte douillette, elle n’a que quelques égratignures qui ne laisseront même pas de cicatrices.
Pendant ce temps, Framboise se goinfre de chardons. Je tente une approche à pas de sioux. « Petite, petite, viens ici ».
Elle fait semblant de ne pas m’entendre. J’essaye de la saisir par les rênes. Elle fait un pas sur le côté, m’évite, et va brouter plus loin. Sale bête ! La moutarde me monte au nez.
Son corps musclé semble me dire « tu t’es vue la gringalette ? » Elle rit encore, ça m’énerve.
Derrière moi, j’entends les sarcasmes des copines. C’est le clou de la journée. Je ne
vais quand même pas me faire ridiculiser par un animal ?
Et bien, si. Je tente une autre approche, plus vive, puisque les ruses de sioux sont inefficaces. Je me précipite sur elle, elle
s’esquive, je m’étale dans les ronces du bas-côté.
- J’ai fait une vidéo géniale ! me crie Marie. Je la mettrai sur facebook.
Il ne manquait plus ça. La terre entière va se payer ma tête. Je tire de mon sac un croûton de pain. La perte de l’animal serait une catastrophe. Je lui tends la friandise en lui disant des mots doux. Elle me regarde d’un air moqueur, me toise cette
sournoise ! Rien à faire, elle s’éloigne.
- Dépêche-toi ! me hurle Claudette. Nous devons être à Saint Guilhem pour la nuit. C’est toi qui l’as dit.
Alors là ! c’est le bouquet.
- C’est ton ânesse, dis-je vexée. Tu n’as qu’à t’en occuper après tout.
Je tourne les talons, et, ho miracle ! Framboise me suit, fière d’elle. Elle en profite pour chiper le croûton qui dépasse de ma
poche.
Tout le monde s’esclaffe, y compris les ânesse.
Heureusement que le ridicule ne tue pas. Pendant ce temps, Marie a continué de filmer la scène. Pauvre de moi !
Nous repartons. A présent, le soleil est au zénith. La fraîcheur s’est évanouie dans la nature, avec le vent parti vers d’autres
horizons. Plus un pouce d’air sur ces collines désolées. Elles me semblent moins bucoliques. Le temps s’étire et toujours pas de Saint Guilhem en vue. Pourtant, nous devrions apercevoir le
village, niché comme un oiseau fragile dans ses falaises encaissées. En mon âme et conscience, je dois avouer que je ne sais pas où nous sommes.
Perdues entre terre et ciel. Une buse plane en hurlant. Sans doute a-t-elle trouvé une proie ? On se croirait dans le désert à la merci des vautours. La buse fonce dans la vallée et remonte
en criant sa victoire au ciel indifférent.
- J’ai attrapé des ampoules, se plaint Chantal. Claudette, as-tu la trousse de secours ?
Claudette pâlit. Elle était chargée d’apporter la mallette du parfait petit infirmer itinérant.
- je l’ai oubliée dans la voiture, avoue-t-elle.
C’est à mon tour de rigoler. Je tiens ma vengeance et comme j’ai la dent dure, je la rongerai comme un chien son os. Mais il n’y a pas
de quoi rire. Chantal a une espèce d’excroissance crasseuse au gros orteil. Ses tennis sont
éventrés et de la terre s’est logée dans la blessure. Elle avoue ne pas avoir fait le rappel du vaccin antitétanique. Il faudrait nettoyer la plaie. Mais nous n’avons que de l’eau.
- Pour désinfecter, dit Marie, rien de tel que l’urine, comme à la mer sur une piqûre de vive.
- Hors de question qu’on fasse pipi sur mon pied ! nous informe Chantal dégoûtée.
Bon, c’est dit. Pourtant, ce serait la seule solution.
- Si tu préfères qu’on te coupe le pied, c’est ton choix, répond Marie.
Chantal souffre atrocement. Claudette essaye tant bien que mal de nettoyer la plaie avec de l’eau, mais une boursouflure fait mal
augurer de la suite.
- Vas-y, Marie, dit-elle au bout d’un moment. Vas-y pour l’urine.
Mais, hélas ! Marie n’en a pas envie. Je suis donc préposée à l’arrosage. Encore moi ! Et Marie, par-dessus le marché, qui
se met à filmer la scène surréaliste ! Le fou-rire nous prend, un fou-rire inextensible, jusqu’aux larmes. Néanmoins l’efficacité des soins est incontestable.
- On va mettre un article dans le journal, dit Marie, « le pipi d’une randonneuse sauve une blessée d’une mort
certaine ».
Et le fou-rire nous reprend. Cet incident a détendu l’atmosphère. Au lieu de nous chamailler comme des gamines dans une cour de
récréation, nous nous penchons sur la carte et essayons de la lire correctement. Nous aurions dû commencer par là.
- Nous nous sommes trompées de chemin, constate Claudette. A trois kilomètres plus haut, nous aurions dû prendre un petit chemin sur
la gauche.
Evidemment, personne ne l’a vu.
- Où est la piste d’atterrissage ? demandé-je furieuse contre le louer d’ânes.
- Pas de piste d’atterrissage, me confirme Claudette. Mais, plus loin, le chemin se divise encore et nous pourrons bifurquer.
Evidemment, nous ne serons pas à Saint-Guilhem avant la nuit.
L’angoisse remplace l’euphorie. Pas de tente, pas de duvet, rien pour nous protéger du froid avec une température qui avoisine les 5°
la nuit !
- Il faut monter les ânesses, nous dit Chantal. Ces animaux sont faits pour ça, non ?
Et moi qui n’ai jamais mis les fesses sur un quelconque équidé ? Pire, j’ai une trouille bleue de me retrouver là-dessus, un
sport qui me semble plus dangereux que le saut à l’élastique.
Pimprenelle me regarde sournoisement. Je parie que la peur transpire par tous les pores de ma peau et qu’elle le sent cette
graine de délinquante. Je suis mauvaise langue. Pimprenelle a l’habitude des situations délicates. Après plusieurs efforts infructueux, je finis
par me hisser sur son dos. Elle se tient tranquille. Si je vois Marie filmer, je l’étrangle !
Qui a dit que les ânes étaient idiots ? Mis à part Framboise, un peu caractérielle, ces ânesse sont douées d’une intelligence sur
laquelle beaucoup d’hommes pourraient prendre modèle. D’ailleurs, autrefois, lorsqu’on mettait le bonnet d’âne sur la tête d’un écolier, ce n’était pas pour l’insulter, mais pour lui donner la
sagesse de l’âne. Et, en plus, elles semblent connaître le chemin. Le soleil, d’un sanguin éblouissant, mélange le bleu du ciel au violet et à l’orange. Le spectacle est féerique. Nous nous
laissons emporter par la magie de ces instants précieux, ravis au temps suspendu entre le jour et la nuit. Les collines sont orange clair, les plantes ont l’air peintes par Van Gogh. Par petites
touches colorées, elles se mélangent au tableau pour faire un ensemble surnaturel. Des ombres rampent comme des fantômes. Les fantômes de tous ces hommes qui ont suivi le chemin de Compostelle
depuis des siècles et qui ont laissé leur vie accrochée aux ronces des fossés. J’en pleurerais de bien-être.
Les ânesses trottinent, sages et fatiguées. Ce n’est plus l’heure des facéties, elles sont aussi pressées que nous de rejoindre la
civilisation. Ça sent le foin frais.
Soudain, alors que la nuit menace de nous envelopper tout à fait, les falaises se dressent devant nous avec, au creux de leur
étreinte, le village presque assoupi.
Enfin ! Encore quelques douleurs au bas du dos, et l’auberge apparaît derrière les piliers millénaires de sa terrasse.
- On ne vous attendez plus ! s’exclame notre hôtesse. Nous allions envoyer la gendarmerie à votre recherche.
Pas besoin de gendarmes, dis-je, nous avions les ânes.
Puis je rougis de ma propre bêtise.
- Excusez-moi, je ne voulais pas faire de jeu de mot idiot.
- Oh, mais les ânes sont d’une intelligence rare, dit notre hôtesse. Celles-ci on l’habitude d’être montées. C’est pour cela que la
randonnée est moins longue d’ordinaire.
Je me demande qui sont les bêtes dans cette histoire. Mes trois amies me regardent d’un mauvais œil. Je leur avais dit qu’il était
interdit de les monter !
Nous nous réconcilions devant un repas gargantuesque. Le feu crépite dans la cheminée, il fait une chaleur revigorante.
- La journée a été géniale, hein ? dis-je, repue, à mes trois amies.
Puis je plonge le nez dans mon café. Le regard qu’elles me jettent en dit long sur ce qu’elles pensent de ma réflexion idiote.
Dehors, la nuit est tombée. Les ânesses sont bichonnées dans les écuries, je les imaginent se raconter l’histoire de la journée, et
braire de rire.
Riez, mes belles, riez ! Profitez bien de cette nuit de répit. Demain sera un nouveau
jour.